Ici et maintenant

C’est comme ça – c’est quand il faut s’en aller que la douceur s’installe à petits pas de petit animal et que le vent s’agrippe soudain au soleil, fournaise parfaite sur la pierre trop blonde, sur le bitume trop chaud. Je cède toujours très vite devant la chaleur mais je marchanderais volontiers quelques jours de plus dans la ville qui s’enflamme. Août s’incline. Je suis ici encore, mais je suis aussi dans les habits bien pliés au fond de la valise, dans le calendrier papier griffonné de rouge et les coins des cases remplis d’horaires à tenir. L’automne s’étale devant mon œil comme un jeu de l’oie, mes pions à vos marques, prêts, partez.

Ce matin je courais dans le parc aux grands arbres, dont je ne peux nommer aucun. Ma respiration crissait lourde dans ma poitrine et j’avais la tête balayée de lumière, le cœur dans mes tempes, dans mes joues, dans l’affolement du sang qui afflue. Je fixais mon regard sur les troncs qui cadrent le jardin et l’étirent vers les nuages, lorsqu’on fait l’effort de renverser le visage vers le ciel. Désespoir de mon père qui aurait tant voulu que je sache la nature, que je l’apprivoise, que je connaisse les mots pour dire les saisons et les plantes. J’ai raté ton rapport à la nature, me dit-il parfois encore, et j’entends maintenant tout ce que j’ai mis dans le mot nature, et dans le ratage qui s’y rapporte. Je sais aussi qu’il se trompe mais qu’il l’ignore, qu’il ne pourra jamais imaginer mon souffle qui se coupe quand l’aube tombe depuis l’église et qu’elle réveille d’un coup les feuillages, comment ne l’ignorerait-il pas alors que j’échoue aujourd’hui, que j’échouerai demain, que j’échouerai longtemps à lui expliquer qu’on peut aimer sans désigner et que la nature me parle non pas d’elle mais de ce qui j’y ai vécu, de ce que j’y ai senti, des pensées qui m’ont fait bouger lorsque je marchais dans tel bois ou que je traversais le lit de tel ruisseau. La nature est un livre bien sûr, comme chacun sait – et je la lis en fonction de mes peurs et de mes désirs, je la lis au détour d’un souvenir quand un platane rencontre une sensation de sieste ou que je fais appel à mon incrédulité d’enfant : vraiment, les saules pleurent et se courbent et tombent en pluie de petites feuilles vers les abords du lac ? Dans quelle tristesse plongent-ils leurs racines ? Même quand ils savent désigner avec précision, les mots qui griffent et fixent la nature ne sont qu’une invite à écrire nos histoires. Je lis la nature et ma mémoire y fait de gracieux contresens à mesure des égratignures et des cabanes, au gré des baisers espérés qui ne furent jamais donnés, des contresens joyeux et arbitraires, des balades dans la neige quand tout se tait et que la forêt se fait gardienne farouche du silence, des contresens au fil du flou qui s’installe, tendresse impressionniste pour cette petite clairière tachetée et la violence un peu moite de ta queue qui entre maladroitement en moi, vite à l’abri d’un virage, tes mains sur mon cul, le bruit des voitures qui se rapproche peut-être, oui des contresens imposés par le cadre dans lesquels je tente d’accrocher ma vie pour qu’elle tienne, pour qu’elle existe, pour qu’elle palpite jusqu’au bout, des contresens à rebours de ce que la nature raconterait peut-être mais dans les beaux livres, tous les contresens qu’on fait sont beaux.

Je courais dans le parc ce matin et je me disais ça y est les mots reviennent, l’écriture qui enfle et s’infiltre, c’est con tout de même tout ce désir qui grandit soudain, dans les mots, dans les corps, dans les regards échangés, tout ce désir de nouveau comme les premières fois, ce désir qu’on ne peut pas dire sans l’écho un peu sot de la honte ; je me disais qu’on gagnerait certainement à faire des herbiers pour le désir, pourquoi pas après tout, on enferme bien la nature collée entre deux pages, pour lui trouver des mots savants et des étiquettes en latin, pour ouvrir soudain à telle page jaunie et murmurer doucement pour soi-même : oh, une giroflée. Et : oui, je me souviens.

Je feuilletais l’herbier mental de mes désirs et je savais la banalité de tout ça, l’insoutenable banalité du manque.

13 réflexions sur “Ici et maintenant

    1. Oh mais vous en vouloir ? Comment ? Alors que c’est un présent que vous me faites. Je vais prendre plus de temps dès que le temps voudra bien, pour lire attentivement votre texte. Mais sachez d’ores et déjà que cela m’émeut beaucoup de savoir les quelques lignes écrites ici bien plus vivantes grâce à vous, car continuant leur chemin chez vous, à travers vos mots à vous. Un immense merci.

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  1. J’ignorais qu’il existât encore des blogueurs! (Des blogueurs écrivant, et vivants avec ça). Mon père estime aussi qu’il a raté mon rapport à la nature, je me suis donc sentie concernée par ce texte. Et m’en vais découvrir sans tarder les autres pages derrière cette page…

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  2. Sourire… en effet, j’ai une fâcheuse tendance à faire les choses à contretemps, quand tout le monde s’en est détourné. Un esprit de contradiction tenace, sans doute. Un grand merci pour votre passage et la trace laissée, en tout cas.

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